La jarre

« T’as pas su ? »
Expression habituelle dans l’île pour annoncer un événement que toute la communauté devrait connaître.
Répondre oui permet d’écourter la conversation surtout si vous êtes pressés (ce qui arrive rarement sauf pour ne pas rater le « courrier « ou la marée)
Par contre si vous êtes naturellement curieux et que vous n’avez aucune idée de ce qui met en émoi votre interlocuteur vous répondez « Non ? »
Vous aurez alors droit à la version d’une histoire qui est parfois déjà passée par beaucoup d’oreilles et dont la fiabilité ne peut avoir qu’un lointain point commun avec l’original. Mais ça ne fait rien, sans ces « nouvelles » colportées au fil des jours, l’île s’ennuierait. (Aujourd’hui, il y a « Face-bouc » » ou « Touite » mais ce n’est plus pareil !)

Ce soir là, au retour de Lorient, je croisai Jo au bourg.
« T’as pas su ? » Il faisait beau et je n’étais pas pressé. « Non »
On a ramené Auguste dans un cercueil pour l’enterrer dans l’île. Auguste?
Tu sais, le cousin germain de ta tante Mélanie, celui qui avait au moins 95 ans et qui était parti on ne sait où depuis de nombreuses années.
Je dois avouer que n’étant pas particulièrement passionné par la généalogie familiale, ce cousin germain de la tante Mélanie ne me disait pas grand chose.
De toute façon comme nous sommes presque tous cousins sur l’île ça devient vite très compliqué de s’y retrouver.
Mais si, tu le connaissais, le neveu de Charles de la grande maison dans la montée de Port-Tudy, celui qui s’est occupé de lui pendant de nombreuses années.

C’est vrai, je revois cet Auguste, vieux célibataire qui venait au bourg tous les jours avec son cabas faire ses commissions .Il était invariablement habillé d’une vareuse de couleur devenue indéterminée par le temps. Un béret vissé sur la tête laissait dépasser des mèches de cheveux blancs ignorées du coiffeur depuis des décennies. Un pantalon trop court qui montrait des chaussettes souvent dépareillées terminait par des galoches d’un autre âge sa frêle silhouette. Il traversait le bourg, tête baissée, comme s’il portait sur le dos toute la misère du monde.
Je ne me souviens pas avoir entendu le son de sa voix mais il parait qu’il chantait très bien à la chorale dans sa jeunesse.
Après avoir passé toute sa vie en mer, le partage familial l’ayant laissé sans maison, Charles l’avait hébergé et Auguste n’avait comme seule occupation que de s’occuper de son oncle.
Ah ! il avait été bien soigné le Charles. D’après Jo, Auguste était tout à la fois sa bonne à tout faire, son infirmier et son cuisinier. Il était resté plus de 20 ans aux petits soins de son oncle. Cela permettait à la fille de celui-ci, mariée sur la grande terre de ne jamais venir voir son vieux père. Certains trouvaient ça étrange mais après tout c’était leurs affaires. On disait même qu’il l’avait déshéritée et qu’Auguste serait l’heureux propriétaire de la fortune de Charles à sa mort .
« Là il y a des sous » disait ma grand-mère. Comme ça venait d’elle cela devait être un peu vrai !
Mais vous savez, on raconte tellement de choses...

Les années passèrent. Charles, choyé par son neveu devint un jour centenaire et du même coup doyen de l’île. La municipalité se sentit obligée d’honorer ce citoyen un peu spécial qui ne recevait jamais personne hormis monsieur le recteur une fois par an. Quand on lui proposa des fleurs, un gâteau et une photo « de famille » dans les journaux locaux il répondit à l’élu venu le consulter « Fichez moi la paix »
Son souhait si élégamment déclaré fut respecté à la lettre. On fit ce jour là l’économie d’un bouquet de fleurs, d’un gâteau et d’une photo de « famille » .

Quelques mois plus tard, sans que cela étonne personne, Charles prit pour la première fois de sa vie l’hélicoptère.
C’est sur l’île le moyen le plus rapide pour rejoindre l’hôpital, surtout quand on est plus que centenaire et que le cœur commence à avoir des ratés.
« Oh ! il est solide, il reviendra » fut le verdict de la grand-mère, verdict qui se vérifia deux semaines plus tard. Charles revint en ambulance et Auguste reprit ses activités habituelles.

Mais cette alerte fit faire à Charles une bêtise qui aurait pu gâcher la fin de sa longue vie.
Il annonça à Auguste qu’il avait fait don de tous ses biens à l’église sauf... de la grande jarre qui décorait le petit jardin devant la maison.
« La jarre est pour toi. Tu regarderas ce qu’il y a dedans mais seulement à ma mort et tu verras tu n’auras rien à regretter ».
Un mois plus tard, comme s’il y avait pris goût, l’hélicoptère vint rechercher Charles pour ce qui aurait dû être, dans l’esprit d’Auguste, son dernier voyage.
Sans attendre l’avis du décès probable, à la nuit tombée, il se mit à fouiller la jarre. Après avoir enlevé une partie de la terre il y trouva une boite en fer enveloppée dans un morceau de toile de voile. Arrivé dans la maison il s’empressa de l’ouvrir et découvrit…

Un gros paquet d’emprunts russes d’autrefois.

Sans être un spécialiste de la bourse, il avait déjà entendu parlé de ces emprunts et savait qu’ils n’avait plus aucune valeur depuis des années. De rage il ramassa ses quelques affaires et quitta pour toujours la maison de Charles.

Celui-ci revint,une fois de plus, et trouva la maison vide. On lui expliqua qu’Auguste était devenu bizarre. On le voyait marcher à travers le bourg en marmonnant sans arrêt « emprunt russe, emprunt russe, emprunt russe… »
Charles en apprenant cela éclata de rire et on pensa que lui aussi perdait la tête.

Quelques semaines plus tard l’île accueilli une femme, Maria, et ses enfants réfugiés d’un pays en guerre. Monsieur le curé demanda à Charles s’il voyait un inconvénient à les héberger. En échange de quoi la mère de famille, comme Auguste autrefois s’occuperait de lui. Ce qui fut fait.
Les mois passèrent, la grande maison résonnait maintenant du rire des d’enfant et aux beaux jours on pouvait voir le centenaire assis devant sa porte se chauffant au soleil et racontant à ses nouveaux neveux de mystérieuses histoires.
L’hiver arriva et Charles senti que cette fois sa fin approchait.
Il appela Maria et lui dit qu’à son décès la jarre serait pour elle et surtout qu’il faudrait bien la vider avant de retourner dans son pays et lui fit jurer de ne jamais révéler à personne ce qu’elle y trouverait.

Il mourut paisiblement quelques jours avant Noël et eut droit cette fois, bien malgré lui, aux honneurs des journaux.
Au printemps, l’étrangère et ses enfants apprirent qu’ils pouvaient rentrer dans leur pays, libre mais en ruine.
La veille de son départ elle alla vider la jarre et trouva, tout au fond dans un gros sac lui aussi en toile de voile, une boite très lourde qu’elle se hâta d’ouvrir… et de refermer.

Quelques jours après son départ, Auguste et le curé furent conviés par le notaire pour l’ouverture du testament dont voici la teneur :

« Je soussigné Charles …………………….
Déclare faire don de ma maison et de son terrain à monsieur le recteur pour qu’il continue à aider les plus nécessiteux de la paroisse. Je sais qu’il en fera bon usage. Il connaît presque tout de mon passé dont je ne suis pas très fier. Je sais qu’il dira une prière pour moi, de temps en temps. Ça pourra peut-être servir.

Quant à la jarre j’en ai fait don à Maria, l’étrangère, depuis qu’Auguste m’a quitté. C’est pourquoi j’ai demandé à monsieur le notaire d’attendre qu’elle retourne dans son pays avant d’ouvrir ce testament.

Comme vous le savez j’ai passé une bonne partie de ma vie à l’étranger où j’ai fait de très bonnes affaires.
A mon retour sur l’île j’ai laissé à ma sœur célibataire la petite maison familiale comme l’avait souhaité ma mère.
Je pris simplement en souvenir la vieille jarre pour décorer le jardin.

Je savais bien qu’Auguste pensait hériter de la maison à ma mort mais, sans aucune malice de ma part, j’avais déjà décidé d’en faire don à la paroisse.
Néanmoins je voulais laisser quelque chose à mon neveu et c’est là qu’une idée me vint.
Je fis deux sacs que je cachais dans la jarre et laissais suffisamment de terre dessus pour que des hortensias puissent y pousser.

Mais j’ai fait cela il y a très longtemps et j’avais oublié ces fameux emprunts russes sans aucune valeur que j’avais disposé au dessus d’un autre sac... rempli d’or.
Ne cherchez pas comment je les ai eu, le secret est avec moi dans ma tombe.
Dans sa précipitation et sans attendre ma fin, Auguste n’a trouvé que des papiers sans valeur et a montré à cette occasion sa vraie nature. Dommage pour lui.
Il aurait été riche et heureux comme doivent l’être aujourd’hui Maria et ses enfants . »

Quand Auguste revint de chez le notaire il se rua sur la jarre dans le jardin de Charles et la mit en mille morceaux. Après quoi il quitta l’île pour ne plus jamais y revenir sauf hier pour y être enterré.
Il paraît que tous les frais pour son dernier voyage et sa tombe ont été payés par un gros chèque envoyé à monsieur le recteur.

« Je savais bien que là il y avait des sous » fut l’oraison funèbre de ma grand mère qui suivit l’enterrement d’Auguste comme presque tous les autres sa vie durant.
« C’était quand même un cousin »

Cela fait aussi partie de la vie dans l’île.

Jean-claude Le Corre
Groix janvier 2016

PS : Comme je sais que les héritages sont les causes principales des brouilles dans les familles et que tout un chacun pourrait se reconnaître, peu ou prou, dans cette histoire, je tiens à préciser que toute ressemblance avec des personnes ayant existé, vivante ou à venir ne pourrait être que supputation sans aucun fondement !