Quelle supériorité et quel titre de noblesse les faisaient toiser les autres?
L’île à cette époque était encore partagée en deux :

« Primiture », la fière, l’arrogante, la sauvage

et « Piwisy », la douce, la dévote, la discrète

Parmi ceux de Primiture, il en était qui formaient un monde à part et toisaient le reste de l’île.
Ceux-là avouaient le privilège énorme de vivre sur la route de Port-Tudy, pas encore rebaptisée du nom d’un grand de la république, laquelle unissait le port au bourg.

Eux, regardaient le Continent, à l’opposé de ceux de Piwisy qui lui tournaient le dos et contemplaient l’infini.
Ils avaient la fierté et l’orgueil de ceux qui, portent leurs regards vers l’avenir et le progrès.
La situation même de leurs maisons, leurs permettait de contrôler toute la vie de l’île.
Du haut de la Côte d’Héno, les hommes, assis sur un banc de pierre, surveillaient l’arrivée des thoniers et sardiniers qui faisaient la richesse de l’île.
La ligne de flottaison s’enfonçait-elle dans la mer, que l’on savait que la campagne avait été bonne.

A l’arrivée du « Courrier » qui reliait l’île à la grande terre, par le petit sentier abrupt qui court rejoindre le port, ils descendaient s’asseoir sur les vieux mâts, encore odorants des thoniers désarmés qui s’alignaient au bas de la montée.
Ils emplissaient leurs poumons de cette odeur de coaltar dont on enduisait les quilles retournées dans le vieux port.

Rien n’échappait à leurs regards délavés :
Ni le sourire triste de la fille d’Hubert, de retour, après avoir été tenté sa chance en ville, ni le volumineux paquet des Nouvelles Galeries Lorientaises, qui alourdissait le pas d’Alphonsine,
Pourtant aucun son, aucune parole ne franchissaient leurs lèvres.
Ce serait pour plus tard, au Ty Mad, où, autour d’un verre de vin, on commenterait la couleur de la nouvelle voiture de Louis, petit-fils de Joseph, les nouvelles lunettes de Fine ou la démarche fatiguée et chancelante de Charles.

Les femmes aussi, avaient ce pouvoir de dominer la vie de leurs congénères :
- Pas un sardinier qui ne remontât la route, martelant le sol de ses sabots et criant « A la sardine », hâtant ainsi la vente de sa pêche avant d’arriver au bourg.
- Pas une noce, un retour d’enterrement qui ne transitât par cette route.

Oui, elle était naguère le lien, le cordon ombilical qui, du port au bourg et aux différents villages, apportait la vie, les nouvelles bonnes ou mauvaises.
Tout, ici, vibrait et vivait au son des cornes des bateaux.

Même les enfants de cette route se sentaient investis d’importance quand ils se réunissaient sur les quais et étaient admis à regarder le déchargement des thons, toujours trop nombreux pour être comptés.

A cette époque-là, cette route de Primiture qui s’appelait Route De Port-Tudy, avait fait d’eux des « riches ».
Ils possédaient tout, usine, cafés, coiffeurs, boulangeries … _ dispensaient les nouvelles.

Aujourd’hui, ils ne sont plus pour raconter la vie de l’île.
La route, elle-même est devenue Rue et a pris du galon.
Le port s’est vidé de ses thoniers et sardiniers et s’est rempli de ces élégants voiliers, ces yatchs prétentieux qui doublent les jetées au moteur et sont ceux des « étrangers » qui se soucient bien peu d’être ici ou ailleurs.

La route, comme ses habitants s’est détournée du continent, et s’étant faite sens-unique, elle lui tourne le dos.
Signe prémonitoire?

Tous maintenant de Piwisy la douce à Primiture la sauvage, savent que la vraie vie est ailleurs.
Elle se terre au fond des yeux flétris, sous les fronts ridés ornés de couronnes que les ans ont blanchies.

C’est Eux, qui savent encore nous indiquer la route, Eux qui nous réunissent trop souvent, à pas lents vers le cimetière, et nous permettent à nous, enfants et petits-enfants d’îliens de garder le cap, enfouissant dans nos mémoires, ces trésors que nous n’aimons pas à divulguer.

Loin du bruit, de la foule, nous détournons, indifférents et sans envie, nos regards de ceux qui passent, croyant s’approprier l’île, ignorants des chemins où se dissimule l’âme qui est la nôtre.

Jeanine GUERAN, 1999